Si en apparence, la smart city semble être le privilège des sociétés occidentales développées, de nombreux projets de Social Tech montrent qu’elles peuvent aussi être mises au service du développement.

La smart city au service du développement humain dans les favelas

Dans l’imaginaire collectif, la smart city est le monopole des capitales des grandes puissances mondiales. Pourtant, les discours de promotion se fondent principalement sur une même logique : l’identification de problèmes urbains pour y apposer des solutions technologiques en vue d’un futur souhaitable. Rien de plus normal donc, que celles-ci se tournent de plus en plus vers les challenges structurels et spatiaux que posent, pour les villes, la pauvreté et l’exclusion.

Compréhensible aussi, sous le prisme de la mondialisation des nouvelles économies numériques, que naissent des projets analogues dans des environnements autrefois oubliés, à savoir les pays en voie de développement. Par exemple, le développement technologique de Nairobi, fait d’elle, d’après CNN, la ville la plus intelligente d’Afrique avec près de 17.3 millions d’utilisateurs d’Internet et près de 75.4 % de la population équipée en mobile.

Du côté de São Paulo, 10 %  de la population réside dans des favelas, à l’écart des réseaux de communication et des grands pôles d’activité économique et politique. Ces villes, sont encore trop souvent considérées comme un ensemble de services et de besoins fonctionnels, et peinent à construire un véritable projet urbain inclusif. Pour la smart city, investir les favelas consiste donc à connecter ces espaces à l’ensemble des services publics urbains, des politiques municipales et des réseaux de communication. Mais plus encore, il s’agit, par le biais des nouvelles technologies, de fournir des instruments de développement autonomes et solidaires. Des défis complexes, certes, mais loin d’être irréalisables.

 

Les Social Tech contre les fractures urbaines

Le Brésil est l’un des pays d’Amérique du Sud qui a su le plus tirer profit de la révolution numérique et de ses bouleversements économiques. En 2005, la présidente Dilma Roussef lançait le programme « Lei do bem » qui entendait réduire la fracture digitale dans le pays en exonérant d’impôts les productions technologiques locales. En 2010, le gouvernement brésilien adoptait le « Plan national haut débit » qui prévoyait un élargissement conséquent des réseaux de télécommunications numériques et une baisse des prix des produits électroniques de grande consommation. En 2012, le ministère des Sciences, des Technologies et de l’Innovation (MCTI), lançait un programme de démocratisation des outils et services informatiques pour stimuler l’innovation et le développement économique et social du pays. Une politique interventionniste sectorielle qui a porté ses fruits. Selon le rapport « Perspectives de l'économie numérique » de l'OCDE,  ces stratégies numériques auraient offert une couverture Internet haut-débit à près de 40 millions de foyers. Encore, selon l’Agence Brésilienne de Télécommunication (ANATEL), le marché du smartphone exploserait dans le pays. Fin 2016, on estimait ainsi le nombre de consommateurs à près de 60,1 millions.

Un champ propice à l’implantation de la smart city donc. Le cabinet de conseil Markets & Market estime ainsi que la croissance annuelle du marché de la smart city sera de 19,4 % d’ici 2020, pour un total de 758 milliards de dollars. Sous l’impulsion d’évènements aux rayonnements mondiaux comme la Coupe du Monde de Football en 2014 et les Jeux Olympiques l’année dernière, les projets se sont multipliés dans les grandes métropoles brésiliennes, notamment à Rio de Janeiro. Mais demeure un problème, et de taille : la fracture urbaine. Prenons l’exemple de São Paulo, capitale économique du pays, et ses 10 millions d’habitants. La ville a toutes les caractéristiques de la modernité : son rayonnement économique mondial, ses multinationales, ses services publics de pointe et ses universités réputées.  Pour autant, c’est aussi la ville championne des inégalités urbaines, ce rayonnement ne profitant qu’à une partie de ses habitants. Le reste de la population grandit en périphérie, dans les favelas, et ne profitent pas de ces infrastructures. La bipolarité de São Paulo rend donc difficile l’émergence d’une smart city unifiée.

Ainsi, les fractures urbaines en œuvre dans la plupart des grandes villes brésiliennes sont un véritable défi pour les Social Tech. D’ailleurs, depuis quelques années, les projets en ce sens se multiplient. Comme le projet CDI qui implante des écoles informatiques pour stimuler l’entrepreneuriat et l’innovation technologique dans les favelas. Pour son fondateur, Rodrigo Baggio, il s’agit de sortir ces populations de la pauvreté et de l’exclusion par le biais de partenariats avec des entreprises innovantes du numérique. Les projets sont menés localement et doivent mettre les technologies à profit des favelas.

Rendre les favelas visibles grâce au crowdsourcing de data

Les ségrégations spatiales en œuvre dans les grandes métropoles brésiliennes se retrouvent aussi, dans une échelle plus globale, dans la cartographie de ces territoires. A l’ère de Google Earth, on observe le plus souvent l’absence des favelas sur les cartes officielles, alors même qu’elles hébergent une forte densité de population. Cartographier ces espaces apparaît donc comme la première des nécessités, le fondement à l’élaboration d’une smart city. Spatialiser c’est reconnaître. C’est faire exister pour ouvrir les champs d’action, les possibilités, les projets. Mais c’est aussi politiser ces espaces, c’est améliorer, c’est dignifier. On comprend qu’un territoire délaissé jusque sur les cartes officielles peinera toujours à exister politiquement, à demander des changements, de l’aide et investir les politiques publiques. Cartographier les favelas donc, c’est urbaniser (au sens premier du terme) les favelas. D’autant que sans cadastres et sans cartes, il est vain d’imaginer élaborer des infrastructures, des réseaux de communication ou tout autre aménagement urbain.

Depuis 2015, Google Maps s’est saisi de la question et a envoyé de nombreux cameramen sur le terrain afin de répertorier les favelas sur ses cartes.  Si la cartographie via cadastre, avait déjà été expérimentée en Afrique, pour les favelas il s’agit d’une première. Aujourd’hui, Google Street View répertorie donc près de 26 favelas. Un chiffre encore faible mais qui tend à s’étendre.  Encore, cette initiative a donné naissance l’année dernière à « Beyond the Map », un programme interactif qui propose une visite en 360° enrichie des favelas. Le projet vise à apporter une visibilité à ces espaces mais surtout à lutter contre des préjugés encore tenaces. Le problème, c’est que ces procédés ignorent les populations locales et leurs aspirations. On sait notamment que Google a nommé les rues de certains quartiers sans consulter les personnes qui y vivent au quotidien, provoquant ainsi de sérieuses mésententes.

Face à cette problématique, la société française Toolz a développé Smart Favela, un outil de cartographie collaboratif utilisant la technique du crowdsourcing de data. Le principe est simple, les habitants des favelas équipés d’un smartphone, répertorient des localisations et des informations sur les lieux, les infrastructures, les transports … Les données récoltées permettent à la fois de rendre visible ces territoires mais aussi d’identifier les problèmes que rencontrent ses habitants. La technologie permet ainsi de transformer les favelas en un espace d’interaction performatif et solidaire respectueux de l’écosystème local.

Cette technique de production participative de données permet également aux femmes de positionner géographiquement sur une carte interactive les endroits à risque, les centres médicaux ou les centres de police. Et cela s’avère particulièrement salvateur quand on sait que les favelas sont des territoires où perdure la pauvreté, parfois extrême, terreau fertile pour la violence. Celle-ci touche majoritairement les femmes, plus vulnérables aux sévices sexuels. Les victimes sont souvent seules, abandonnées à elles-mêmes et n’ont pas accès aux informations nécessaires. C’est pourquoi les organismes UN Women, UNICEF et UN-Habitat ont lancé un site Internet, fonctionnant aussi simplement qu’une application, qui fournit des informations de prévention, une assistance et des services aux victimes de violences dans les favelas. Tout cela converge ainsi à connecter les populations à leurs favelas et améliorer leurs conditions de vie.

Une vision plus humaine et moins « technocentrique » de la smart city

Ainsi, l’approche bottom-up, c’est-à-dire par et pour les habitants des favelas, semble la plus efficace et la plus viable à terme pour la smart city. La première génération des technologies pour le développement a montré l’inefficacité de telles mesures si elles ne prennent pas en compte les particularismes, notamment dans la capacité des populations les plus pauvres à utiliser de tels outils. Pour Dan McQuillan, professeur à l’Imperial College de Londres, « l'idée de contrôler, comme la cartographie, devrait être approchée avec prudence. La cartographie et la mesure étaient les mécanismes originaux de contrôle colonial et des projets qui ajoutent simplement de la visibilité sans prise de risque, ce qui risque de renforcer le statu quo. ». Ainsi, la « smart favela » doit considérer la ville comme une organisation sociale à part entière, plus qu’un agrégat de services. Il faut prendre en compte l’histoire, la diversité, la culture et l’écosystème local pour dégager un véritable projet d’ensemble. Cela nécessite donc de rendre la smart city moins « technocentrique » et plus humaine.

Dans un entretien avec Demain la Ville, le chercheur franco-colombien Carlos Moreno énonce que « L’idée, c’est d’inciter les citoyens à s’investir dans la mutation urbaine du territoire. […] La technologie peut alors jouer un rôle tout à fait pertinent. Je ne crois pas au positivisme comme moteur de transformation : on peut être ultra connecté et être un véritable zombie social. À mon avis, dans la ville, le lien social passe d’abord par une très forte identité territoriale et donc par l’acceptation d’une mutation intelligente et respectueuse de l’espace urbain. ». Mais la smart city est-elle capable de relever les défis qu’un tel environnement met en lumière ? Car l’espace urbain en question est aussi un tissu de problèmes structurels et politiques complexes. Les milices gouvernementales contrôlent en effet les services urbains vitaux comme l’eau, certaines voies de transport ou encore l’électricité, rendant les initiatives collaboratives plus difficiles.

Plus qu’un problème économique et social global donc, c’est une véritable approche systémique des problèmes locaux dans les favelas qu’il reste à développer. La smart city doit donc changer d’échelle et accompagner les économies collaboratives et solidaires pour enfin mettre l’intelligence au service de la résilience.

 

Rédigé par Théo Roux
Journaliste