Les villes, un modèle pour les villages ?

landscape city

Faire une différence entre les villes et les campagnes dans le cadre de la révolution numérique n'a en réalité pas vraiment de sens. Sous nos yeux, c'est une transformation 2.0 radicale de l'ensemble des maillons de la société qui est en train de s'opérer, dépassant largement le cadre purement urbain et embrassant la globalité du territoire national en le connectant de bout en bout. Les nouvelles technologies sont le vecteur naturel d'une synergie entre les territoires et d'ici quelques années, c'est un écosystème digital complet qui émergera, reliant chaque ville et chaque village, de la plus grosse agglomération jusqu'à la plus petite commune. 

Et comme les grands centres urbains, les zones rurales ont des atouts qui leur sont propres pour réussir cette transition vers le village intelligent de demain. Grâce à une connaissance plus fine de leurs besoins et de leurs habitants, une plus grande participation citoyenne sur les questions d'environnement et d'agriculture, et des situations budgétaires souvent plus compliquées qui les incitent à se tourner vers des solutions innovantes pour faire baisser leurs frais généraux, nos campagnes sont sur le point de devenir "smart". 

Ruralités 2.0

Les élus ruraux sont complètement dans la maîtrise des questions numériques. ils ont parfaitement saisis les enjeux qui en découlent pour le développement de leur territoire, que ce soit en matière d'économie, de santé, où d'accès à l'éducation. 

Sébastien Côte, Ruralitic 

Pour piloter cette transition et fédérer les énergies et les bonnes idées, le "forum" Ruralitic oeuvre depuis douze ans afin d'aider et de conseiller les agglomérations rurales qui ont décidé de se tourner vers le numérique. Fondé à l'initiative du Conseil Départemental du Cantal, soutenu par la Caisse des Dépôts, Orange, SFR, Nokia ou encore Enedis, le forum multiplie les tables rondes, les réunions, et les ateliers pour que le plus grand nombre de maires puissent y participer et partager leurs expériences, leurs analyses et leurs projets. 

Ruralitic vient d'ailleurs de lancer un manifeste, déjà signé par 158 édiles, qui précise, au travers d'une série d'objectifs et d'engagements, la feuille de route à venir des Smart Villages : connexion internet de qualité pour chaque foyer et chaque entreprise, participation citoyenne élargie et financement participatif grâce aux outils numériques, éco-responsabilité des territoires, éco-quartiers et constructions durables, développement du capital humain et renforcement des compétences et des pouvoirs des citoyens, entrepreneuriat local et enraciné, services publics entièrement accessibles en ligne, développement des relations internationales et renforcement des partenariats avec les villages jumelés grâce au numérique, alimentation en circuit-court, développement du bio, mise en réseau de toutes les personnes vivant sur une même commune. 

Redessiner la ruralité 

Francis Boag

Francis Boag

La Smart Rural City

Des capteurs dans nos  villages

Francis Boag Ury Houses

Pour preuve que le mouvement est déjà en marche, plusieurs communes font déjà office de pionnières. Exemple particulièrement significatif, le petit village Corse de Cozzano, perché à 700 mètres d'altitude en plein centre de l'île de beauté, teste depuis quelques mois la mise en place, avec l'aide d'un groupe de chercheurs en science de l'environnement de l'université de Corse, d'un réseau de capteurs connectés pour mieux gérer les dépenses énergétiques et optimiser la production agricole. Réputé de longue date pour la qualité de sa charcuterie, Cozzano et ses trois cents habitants souhaitent aujourd'hui lutter contre la désertification et se mettre en phase avec la modernité en devenant ce qu'on appelle déjà localement un « Smart Paesi ». 

« Avec l'expérience que nous menons à Cozzano, notre objectif est de proposer un modèle de développement exportable qui s'appuie sur la technologie existante et à venir. Le but est de donner corps au concept de village intelligent, avec ses vocations numériques et également fortement tourné vers le développement durable », poursuit Thierry-Antoine Santoni, maître de conférence à l'Université Pascal Paoli et chef de projet « Smart Paesi ».
Une petite commune peut facilement travailler sur la question de la Smart City. Saint-Sulpice La Forêt fait partie du territoire de Rennes Métropole, très riche en start-up spécialisées sur les questions des Smart Cities et de l'Internet des Objets. Nous avons simplement utilisé ce vivier d'entreprises locales pour créer notre projet.

Yann Huaumé

Grâce à un ambitieux programme éco-responsable qui comprend la mise en place de panneaux solaires sur les toits des maisons, la construction d'une chaufferie biomasse pour les bâtiments publics, d'un système d'enfouissement des lignes électriques et d'une station d'épuration ainsi que l'installation d'une micro-centrale électrique verte, Cozzano a pour but de devenir un territoire à énergie positive. Dans le même temps, l'arrivée de l'internet très haut débit sur la commune va permettre de déclencher de nombreux projets numériques participatifs et citoyens, pour mieux connecter les habitants entre eux et leur permettre de prendre davantage part à la vie du village. Un Centre d'Innovation Numérique est également en cours de construction afin de permettre aux chercheurs de tester toute une panoplie d'innovations, objets connectés, pilotage des cultures grâce à l'intelligence artificielle, analyse des données énergétiques, outils de suivi à distance des troupeaux pour les éleveurs... Toutes ces initiatives ont pour but de déployer une technologie qui dans son ensemble sera à 100% au service des habitants. Cozzano trace actuellement les contours d'un modèle qui pourrait facilement être dupliqué dans d'autres communes de Corse et d'ailleurs.

De fait, d'autres initiatives similaires sont déjà à l'oeuvre. Le petit village de Saint-Sulpice La Forêt en Ille-et-Villaine, qui comptabilise 1500 habitants, déploie depuis 2016 une série de projets « Smart » pilotés par ses partenaires Wi6labs, une start-up qui conçoit des capteurs pour l'agriculture 2.0, et Alkante, une société spécialisée dans le traitement des données et les objets connectés. Au programme, pilotage des dépenses énergétiques de la commune grâce aux objets connectés, transition vers les énergies renouvelables et réduction des émissions de CO2.  

la digitalisation des fermes

farm satellite

Satellite Imaging Corp

Fermes modernes

Le numérique change profondément le métier d'agriculteur en faisant appel à des compétences nouvelles et en influant sur la taille des exploitations, dont la gestion digitale permettra leur accroissement et les rendra plus autonomes. C'est réellement un big bang du monde agricole qui est en train de se produire.

Jean-Marie Séronie

Outre la digitalisation des villages et leur « éco-responsabilisation », l'agriculture et l'élevage, maillons essentiels de la ruralité, sont également aux premières loges de cette transformation des territoires. À rebours de l'image d'Épinal, les agriculteurs ont même un coup d'avance. Ces vingt dernières années ont vu en effet l'innovation transformer la profession, grâce à certaines technologies de pointe, comme la robotisation de la traite des vaches où l'installation de systèmes de guidage GPS dans les tracteurs. Aujourd'hui, sondes, véhicules autonomes et objets connectés sont sur le point d'accroître les rendements tout en rendant les exploitations moins polluantes. Et plusieurs entreprises historiques du secteur se positionnent déjà sur ces dispositifs innovants. Ainsi, la société Delaval, fondée en 1883, partenaire historique des éleveurs de vaches, a conçu un programme de ferme intelligente. Grâce au système connecté « Herd Navigator », les éleveurs reçoivent des données en temps réel sur l'état de leur troupeau, l'analyse de la chaleur des vaches pour repérer les périodes de vélage, la détection des bêtes souffrantes, et les productions quotidiennes de lait au millilitre près. Un véritable assistant numérique qui permet aux éleveurs d'optimiser leur production et de polluer moins en ne dépensant que le strict minimum d'énergie nécessaire. 

satellites et gps pour optimiser la production

brazil farm

Mais l'innovation dans le domaine agricole va encore plus loin. Les système d'obersation par satellite en temps réel des récoltes grâce aux datas sont en plein essort afin d'optimiser le dosage des engrais et les drones font leur apparition sur les petites exploitations pour cartographier les champs et guider les tracteurs via leurs GPS vers les zones à travailler prioritairement. Dans le même esprit, le tracteur autonome devrait ouvrir dans les prochaines années une nouvelle ère à l'agriculture de précision. L'agriculteur pourra alors avoir une vue d'ensemble de ses plantations depuis sa tablette et piloter à distance son tracteur. Toutes ces innovations font rentrer l'agriculture dans le 21ème siècle mais plus encore, elles permettent aux campagnes d'être des territoires en pleine mutation technologique, transformant ainsi radicalement le monde rural pour le rendre aussi smart que les villes.

Avec des projets qui poussent actuellement aux quatre coins du monde, et notamment en Afrique et en Asie ou les zones agraires sont très importantes, le Smart Village est un phénomène mondial qui témoigne du souhait des campagnes de coller au plus près à la modernité. Mais plus encore, il démontre avec force l'ampleur de la révolution numérique en cours qui concerne chaque maillon de nos sociétés. Le nouveau paradigme instillé par internet, de par son caractère global, ne peut laisser personne sur le bord de la route. 

Rédigé par Arnaud Pagès
Journaliste indépendant, spécialisé dans les nouvelles technologies