Après avoir abordé le sujet de la Smart City sous un angle culturel*, puis sociologique**, il est à présent temps de l’envisager d’un point de vue politique.

Spin City

Parmi les nombreuses définitions de l’exercice du pouvoir, on retrouve toujours les deux mêmes acceptions : décider et contrôler. Dans le premier cas, le pouvoir est synonyme de décision, d’organisation voire de transformation des lieux, des modes de vie... C’est même une des formes d’affirmation les plus visibles de ce pouvoir dans la ville que nous a transmis l'Histoire à l’instar des métamorphoses successives de Rome sous Neron, Vespasien, Trajan ou Hadrien, remodelant à l’envi l’espace du Forum, ajoutant puis retirant un lac, une statue de colosse ou un Colisée… Fondamentalement, ce pouvoir d’action est conféré à un individu ou à un petit nombre par le truchement d'un système politique plus ou moins autoritaire et plus ou moins représentatif de la multitude, restant occupée à faire vivre la ville. Aujourd’hui, avec l’avènement du digital et la capacité de chacun à "pouvoir" communiquer en temps réel avec ses élus, la remontée des informations peut être permanente et collective et non plus cantonnée à un rendez-vous tous les six ans. Avis de tempête dans les agendas des collectivités...

Dans une moindre mesure, le pouvoir est synonyme de gestion et de régulation. Aujourd’hui, ces dernières s’automatisent de façon croissante au moyen d'algorithmes qui pilotent différentes facettes de la ville : transports, circulation, gardiennage, stationnement, consommation énergétique… C’est l’émergence d’une vie organique et intestine de la ville qui est confiée à ces programmes et dont personne ne songerait à évoquer la dangerosité ou à les remettre en cause. C’est surtout par ce canal que les différents capteurs de circulation, de présence, de pollution, de bruit, sont déployés en nombre et collectent des données en masse permettant progressivement de prendre des décisions de plus en plus fiables, et asseyant ainsi le pouvoir actuel par une gouvernance des données (l’open-data est un bien commun comme le cadastre). A ce titre, sur un mode plus réactif et parfois éphémère, la société Placemeter permet de mesurer la ville en ses points névralgiques de façon non intrusive : évaluations du caractère accidentogène des carrefours, de l’encombrement de la voirie ou des trottoirs, de la saturation des infrastructures de jardin d’enfants… Les possibilités sont infinies et New-York est de ce point de vue un laboratoire à ciel ouvert.

"Big Data is matching you"

Le pouvoir peut également être synonyme de contrôle et est l’expression de la loi sociale qui opère sur le territoire de la ville. Dans "Surveiller et punir", Michel Foucault évoque tout d’abord la façon dont le pouvoir s’est retiré de la place publique lorsqu’il doit punir afin de mieux investir le contrôle des libertés individuelles en maintenant les administrés simplement dans l’oeil du pouvoir et la peur du châtiment. Ainsi les lieux publics (prisons, casernes, écoles…) ont commencé à être traversés d'alignements internes afin de repérer plus facilement les différents écarts. Les possibilités scopiques offertes par le panoptique de Bentham (prison semi-cylindrique où un seul gardien pouvait voir tous les prisonniers) préfigurent celles qui seront mises en oeuvre par Godin dans son familistère à Guise, où le contrôle social s'opère par la surveillance mutuelle de chacun. C’est l’ancêtre de la vidéo-surveillance contemporaine. Cependant, cette dernière n'est qu’une étape intermédiaire dans l’évolution de cette dynamique car elle n'est qu’asymétrique (pour des raisons politiques et aussi techniques). L’augmentation considérable de la bande passante, le déploiement massif du wifi dans les espaces urbains, la prolifération inouïe du nombre de caméras (des millions de smartphones aux 4 millions de caméras londoniennes) augurent d’un retour à une surveillance mutuelle de chacun par chacun. Mais cette surveillance relève - et c’est un autre aspect du Digital- de nombreux systèmes automatisés placés sous l'obédience du Big Data qui prépare sa prochaine mue vers le Big Video.

Cependant, dans le même temps, cette augmentation de la fréquence d’interaction avec le pouvoir, oblige ce dernier à rendre des comptes et de plus en plus fréquemment. Pressé par les administrés, bousculé par les expérimentations faites dans d’autres métropoles, le pouvoir doit réagir. Emergent alors de nombreux tableaux d’activités accessibles et motorisés par des interfaces de programmation (API) ouvertes à tous et restituant le pilotage de la ville sous l'oeil des citoyens. C’est donc un probable renversement ou rééquilibrage spectaculaire, au sens propre comme au sens étymologique, qui se profile : celui d’une logique asymétrique de mass-media et de vidéo-surveillance de masse au profit (mais est-ce un profit ?) d’une logique de « personal-media » et de surveillance du pouvoir. Ce mouvement de rétro-contrôle est une évolution notable d'un point de vue cybernétique et fait basculer la gouvernance de la ville dans un mariage à 3 : le "pouvoir", les administrés et les algorithmes, amenés à prendre de plus en plus de décisions de façon neutre et non partisane.

Maire

Le Maire : gouverneur ou cybernéticien de la Smart City ?

Si le digital permet d’augmenter le champ de la démocratie, d’en accélérer son expression, de finalement "disrupter" le politique, et en premier lieu la collectivité territoriale sous sa forme actuelle, en le désintermédiant de certaines de ses prérogatives sur la base de données et d’algorithmes, que lui restera-t-il ? Et dans le même temps, le citoyen en profitera-t-il ? Car finalement, dans ce nouveau système, qui prendra les décisions ? Est-ce le peuple qui s’exprime au travers de ses données ? Ou est-ce le pouvoir qui les traduit avec ses algorithmes ? A mesure que le temps passera, la capacité de chacun à agir et à contrôler ce que fait l’autre, se verra renforcée par la puissance des algorithmes intégrant des règles de fonctionnement toujours plus nombreuses et sophistiquées, et donc aptes à gérer de plus en plus de sujets. Prenons l’exemple mis en scène dans THX1138 de Georges Lucas.

Le héros ayant la police à ses trousses ne doit sa liberté qu’à un programme qui décide qu’à un certain instant l’effort et le coût engagés pour arrêter le fugitif ont été dépassés au regard du bon fonctionnement de la ville, et réoriente ainsi la police vers une autre mission…

Pour le politique 2.0, deux voies non automatisables à long terme s’offrent à lui pour redéployer son action. Tout d’abord, le rêve et la vision restent l’apanage du genre humain. Avoir l’ambition de vouloir élever sa ville en la rendant plus attractive est un projet politique indépassable en soi. Dans cette veine, le professeur américain Richard Florida défend une thèse convaincante à ce sujet : pour développer sur tous les plans une ville, il faut développer sa classe créative, condition initiale pour attirer les industries les plus innovantes « Keep your incentive and highway interchanges. We will go where the highly skilled people are.” ("Gardez vos incitations fiscales et vos échangeurs autoroutiers, nous irons là où sont les gens hautement qualifiés") disait Carly Fiorina, ancienne dirigeante de HP. La seconde voie est plus sombre mais plus classique… il s’agit de celle de la domination... Mais pour quelle finalité ? Henri Laborit, neurobiologiste, martèle dans "L’homme et la ville" le message que la ville n’est que la mise en scène de systèmes inconscients, reflets de la structure de nos encéphales; la ville ne sert qu'à maintenir une classe dominante en place par le conditionnement de ses sujets, avec le concours des technologies permettant d'amplifier cette emprise (mass-media, publicité…) et innervant de façon continue l’individu au pouvoir. Déjà, en 1970, était évoqué l'avènement d’une hybridation de la ville et de ses citoyens avec la machine. Voilà de quoi, au passage, revoir complètement l’Internet of Things et les Wearables sous un autre angle...

Intrinsèquement, le pouvoir ne se mérite pas, ne se partage pas, il se prend ; c’est même là son essence. En ce sens, les" algorithmes" seront encore pour un moment des administrés comme les autres. Mais jusqu’à quand ?

*Smart Cities et Art Cities: 2 piliers du développement durable de la ville

**Maslow et Laborit, urbanistes de la Smart City