Depuis deux ans et demi, le chercheur Thierry Venin mène une vaste étude sur le stress et l'usage des outils de communication par les cadres. Un bilan préoccupant, et ce n'est pas une affaire de génération.

 

"Pour la première fois de l'histoire, nous vivons un décrochage entre notre production d'informations et notre capacité à la traiter". Ce constat sous-tend toute l'enquête que Thierry Venin, chercheur et directeur de l'Agence du Numérique des Pyrénées Atlantiques, mène depuis deux ans et demi dans le cadre d'une thèse, associé au laboratoire Santé Environnement Travail du CNRS et la Confédération Générale des Cadres (CGC). Le sujet ? Stress et TIC, phénomène en passe de devenir réellement préoccupant selon le chercheur. Un millier de cadres ont été interrogés, y compris dans les collectivités locales, selon une étude qualitative. Premier enseignement, classique: les cadres se plaignent à 80% d'une surabondance informationnelle due aux outils de communication et de manquer de temps pour répondre aux messages. Un paradoxe, selon Thierry Venin, puisque l'informatisation de nombreuses tâches auraient dû libérer du temps.

Le mail, média asynchrone

Autre tendance: près de 70% des cadres estiment que leur entreprise n'a pris aucune mesure pour améliorer les choses. Et surtout : "A plus de 90%, tout le monde se croit toujours plus récepteur de messages qu'émetteur" note Thierry Venin. Or, en cas de temps mort dans la journée, le premier réflexe de ces mêmes cadres consiste à se précipiter sur leur logiciel de messagerie. Les gens sont en fait devenus accros au temps court. "Il existe une pression forte qui nous fait déraper vers des usages temps réels, continue le chercheur. Le mail est par nature un moyen de communication asynchrone, pourtant, les gens s'attendent à une réponse immédiate." En guise de test, Thierry Venin a équipé des élus locaux d'iPad sans connexion 3G, seulement en WiFi, donc dépendant de la présence de bornes à proximité. Résultat : tous ont prétendu que cela ne servait à rien puisqu'ils n'étaient pas connectés en permanence...

Difficulté de revenir au temps long

S'ajoute à ces tendances la confusion entre sphères privée et professionnelle, notamment parce que les mêmes outils servent de plus en plus aux deux (mails, agendas). "Un cadre sur deux pense qu'il n'a pas le droit d'être déconnecté le soir chez lui, et environ un sur trois lorsqu'il est en congé." S'ils se plaignent que leur entreprise les "poursuit chez moi", "chez moi est de plus en plus dans l'entreprise" note Thierry Venin. Une indifférenciation des communications s'opère, mettant tout sur le même niveau d'importance. D'où une pression et un stress accrus. Pour le chercheur, le distingo entre Digital Natives et cadres de la "vieille école" n'a pas lieu d'être. Appartenir à une génération née avec l'usage généralisé des NTIC ne signifie pas que l'on ne se noiera pas dans l'océan de données et de messages. "On confond la familiarité que des gens peuvent avoir avec ces outils et la faculté à résister à la pression". Or, chez les Digital Natives comme chez les autres, les NTIC favorisent une addiction au temps court et mettent en difficulté les utilisateurs lorsque revient la nécessité de travailler sur du temps long, celui de la réflexion et de la stratégie.