Quand Nevzat Aydin, le fondateur de Yemeksepeti, a lancé son entreprise il y a une dizaine d'années, l'écosystème était inexistant. Aujourd'hui, la compétition est perçue comme rude. Portrait d'un entrepreneur qui reflète cette transition.

Yemeksepeti agrège les menus des restaurants alentours et permet de commander directement depuis son site. Son PDG, Nevzat Aydin, vient également de lancer Lokum, un service pour localiser les meilleurs producteurs de produits de région et les commander.

L'Atelier : On parle de la Turquie comme d'un marché récent pour le numérique. Pourtant, vous avez déjà une dizaine d'années. A l'époque, faisiez-vous figure d'exception?

Nevzat Aydin : En 2000, je revenais de la Silicon Valley, où j'étais allé étudier les différents business model à succès, dans le but de lancer ma propre start up. La livraison de plats me semblait très prometteuse en Turquie, où les gens aiment beaucoup la nourriture. Il n'y avait alors qu'un concurrent, et qui n'était pas sur Internet. Il me semblait du coup que le potentiel était important, surtout en y apportant la flexibilité du web. A l'époque il n'y avait aucun venture capitalist ni business angel. La période était aussi délicate: nous nous sommes lancés en janvier 2001, et le pays a connu une crise importante en février de la même année. Pour beaucoup de gens, à ce moment, Internet n'allait en plus rien changer.

L'entreprise a t-elle fonctionné de suite ?

Oui, mais nous avons surtout connu un pic de croissance en 2005-2006, après la privatisation du secteur des télécommunications, les Turcs ont commencé à avoir Internet chez eux, en plus d'à leur travail. Nous avons enregistré un autre pic en 2010-2011. Jusqu'alors, Internet était beaucoup utilisé pour chercher des informations, chatter. Avec le développement de la banque en ligne, des sites de daily deals, ils sesont mis de plus en plus au e-commerce. A ce moment là, nous sommes passés à 30 000commandes par jour environ (aujourd'hui 60 000 sont réalisées). Pour beaucoup de personnes, nous sommes le site qui les a fait commander en ligne pour la première fois. Un segment important craignait par exemple le piratage. Or Yemeksepeti permet decommander sur Internet et de payer à la livraison, cela a rassuré.

Pourquoi ne voit-on pas plus de "success stories" régulièrement émerger ? Par manque d'idées ?

Ce n'est pas tant l'idée qui compte, que la capacité d'exécution, l'équipe. La compétition est rude, il faut être capable de se développer rapidement. L'autre problème, c'est l'argent. L'accès au financement est plus facile aux Etats-Uniset en Europe de l'ouest. Notamment parce qu'aujourd'hui, si une idée innovante est lancée, vous pouvez être sûr qu'elle aura dix clones peu après. Le problème, c'est qu'il y a beaucoup de startup en amorçage (valorisation de 500 000 à un million d'euros), et d'autres beaucoup plus importantes. Mais il y a un gap entre ces deux profils, parce que les investisseurs veulent être sûrs de leurs choix.

Est-ce à dire qu'il vaut mieux rester sur la reproduction d'un modèle plutôt que lancer un projet inédit ?

Non, si vous pensez avoir eu une idée innovante, et que vous la montez, alors vous aurez plus de succès qu'un clone ! Cela surtout sur les marchés émergents, qui s'adaptent plusrapidement et plus facilement que les autres. En Turquie, enfin, le public est acquis :la population est naturellement et globalement très encline à adopter de nouveaux services.

Quand vous vous êtes lancé, le marché était quasi vierge. Aujourd'hui, la compétition commence à être forte. D'ici deux ans, à quoi devrait ressembler le marché ?

Je pense qu'il sera au moins deux fois plus important. Le commerce en ligne évidemment restera très populaire, notamment parce que tout le monde va s'y mettre. Aujourd'hui, il faut savoir que même de très grands distributeurs n'ont pas de pendanten ligne. Mais cela change. D'autres modèles vont fortement se développer, comme les services basés sur les réseaux sociaux, le crowdsourcing, et surtout les services autour de la géolocalisation, etplus particulièrement sur mobile. Aujourd'hui, 20% de nos commandes sont faites via le smartphone, contre 3 ou 4% l'an dernier.

Rédigé par Mathilde Cristiani
Head of Media