Avec Uber Movement, l’entreprise de Travis Kalanick partage une partie de ses données avec les municipalités. Le géant californien affirme ainsi sa volonté de s’imposer en acteur de premier plan au sein des politiques de transport.

Comment Uber entend incarner l’avenir de la mobilité

Le 8 janvier dernier, Uber a annoncé le lancement d’un nouveau produit. Baptisé Uber Movement, il s’agit d’une plateforme à destination des pouvoirs publics, qui leur permet de visualiser les données de mobilité récoltées par Uber sur des cartes interactives. Telle une lampe braquée sur une lettre écrite à l’encre sympathique, l’entreprise rend ainsi visible l’invisible. Les pouvoirs publics peuvent donc, à partir des millions de trajets effectués par les utilisateurs d’Uber, se faire une idée plus précise de la manière dont le trafic routier se dessine et évolue avec le temps.

Plus précisément, la plateforme Uber Movement, pour l’heure disponible à Boston, Manille, Sydney et Washington, analyse le temps nécessaire pour se rendre du point A au point B. Elle indique aussi comment ce temps est susceptible de varier en fonction de l’heure, du jour et de facteurs extérieurs comme la présence de chantiers de construction, d'événements majeurs ou de manifestations. Les données collectées sont anonymes, ce qui signifie qu’on ne peut pas pister les déplacements d’un utilisateur d’Uber en particulier.

Lors d’une présentation à Washington, Jordan Gilbertson, chef de produit chez Uber, a ainsi utilisé Uber Movement pour observer les variations de trafic causées par la fermeture complète (et temporaire) du métro de la ville, en mars dernier. Une fois les données rentrées, Uber Movement a indiqué une hausse du trafic routier partout dans la ville, dans des proportions de 10 à 30%, 50% aux portes principales.

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Un trésor caché

Ces données sont un trésor pour les villes. Elles servent d’abord à l’orientation des travaux publics : par exemple, la municipalité peut voir quels sont les axes les plus engorgés, et donc les lieux où il est le plus urgent de construire de nouvelles routes. Elles permettent également de choisir la meilleure période de l’année et les meilleures plages horaires pour effectuer lesdits travaux. Avoir une vision plus précise de l’état du trafic permet aussi d’apporter des améliorations plus légères : ajouter un feu tricolore, déplacer un passage piéton ou changer la signalisation pour apporter des améliorations incrémentales.

Enfin, l’accès à ces données permet également de fournir aux citoyens des applications de navigation holistiques leur permettant de choisir entre les différentes options de transport. La ville de Denver, dans le Colorado, est ainsi en train de construire une plateforme proposant une vision en temps réel des déplacements dans la ville. Les usagers pourront y accéder sur leur mobile pour choisir la meilleure option de trajet. La ville de Pittsburgh, en Pennsylvanie, travaille sur des feux tricolores s’adaptant à la circulation, en temps réel, toujours. Enfin, la ville de Portland, dans l’Oregon, souhaite installer des capteurs sur les bus et taxis afin de récolter davantage de données sur le trafic, dans le but de construire une application de navigation municipale.

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Les ambitions d’Uber

On comprend donc aisément l’utilité d’Uber Movement pour les pouvoirs publics. En revanche, quel est l’intérêt pour l’entreprise, qui, on s’en doute, n’agit pas uniquement par pure philanthropie ? Les relations entre Uber et les pouvoirs publics ont toujours été tumultueuses. L’entreprise est en permanence engagée dans de nombreuses procédures judiciaires dans le monde entier. En décembre dernier, le ton est monté entre Uber et le Department of Motor Vehicles (DMV) de Californie, après que l’entreprise ait déployé des voitures autonomes dans les rues de San Francisco sans y être autorisée. Uber a finalement dû céder et retirer ses véhicules des routes californiennes.

On peut donc voir dans l’introduction d’Uber Movement une volonté d’instaurer des rapports plus pacifiés et collaboratifs avec les pouvoirs publics. De manière plus pragmatique, cette plateforme permettra, nous l’avons vu, aux municipalités, de fluidifier la circulation. Or, Uber bénéficie directement d’une telle amélioration : une circulation plus fluide signifie des courses plus rapides, des usagers plus satisfaits et donc davantage de profit. Voilà pour les intérêts à court/moyen terme. Mais pour aller plus loin, cette actualité montre aussi, si besoin était, qu’Uber est bien davantage qu’un service de taxi moins cher et bardé de technologie. À terme, l’entreprise de Travis Kalanick se rêve en éclaireur de la mobilité du futur, et souhaite s’imposer comme pierre angulaire des politiques de transport public.

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L’avenir du covoiturage

Pour atteindre cet objectif, Uber multiplie les cordes à son arc. À travers son option UberPool, qui permet de regrouper plusieurs passagers suivant des itinéraires similaires dans un même véhicule, l’entreprise s’est historiquement présentée comme un service de covoiturage s’appuyant sur les nouvelles technologies. Cela permet à Uber de se poser en alternative au véhicule individuel, susceptible de désengorger les routes, avec tous les bénéfices que cela comporte, notamment en termes de qualité de l’air.

Le CEO d’Uber, Travis Kalanick, le répète comme un mantra : « Notre objectif est de rendre l’utilisation d’Uber moins chère que la possession d’une voiture. » Pour Susan Shaeen, codirectrice du Transportation Sustainability Research Center de Berkley, Uber et autres applications de mobilité (Lyft, Charriot, Leap..) sont utilisés par un nombre croissant d’Américains (qui auraient autrement pris leur voiture) pour aller au bureau. « Traditionnellement, de nombreuses personnes utilisaient le covoiturage pour se rendre au travail. Ce chiffre est en déclin depuis des années, mais ces nouveaux services sont en train de changer les choses. » écrit-elle.

Surtout, Uber souhaite devenir un service de transport à mi-chemin entre le public et le privé. Le but de l’entreprise est notamment de suppléer aux transports en commun sur les trajets peu fréquentés, où ceux-ci ne sont pas rentables. Dans de grandes villes comme Atlanta, Miami, Los Angeles, Philadelphie et Dallas, Uber collabore avec les autorités pour transporter les passagers depuis et vers les grandes lignes de transport. Les villes de Centennial, au Colorado, et Altamonte Springs, en Floride, offrent même des tarifs subventionnés aux individus utilisant Uber et Lyft pour rejoindre des lignes de transports publics.

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Un complément aux transports publics

Aux États-Unis, où les infrastructures de transport sont bien plus réduites qu’en Europe, Uber et consorts apparaissent comme l’outil idéal pour optimiser les flux de déplacement à court terme et à coûts réduits, comme l’explique Adam Stocker, chercheur au Transportation Sustainability Research Center de Berkeley. « Aux États-Unis, il y a à peine cinq grandes villes où une part significative de la population utilise les transports publics au quotidien. C’est pourquoi lorsqu’il s’agit d’optimiser les flux de population, le fait de privilégier les services comme Uber par rapport au véhicule individuel apparaît souvent comme la solution la plus simple. Des partenariats publics/privés entre Uber, Lyft et les autorités sont ainsi déjà en cours. » L’objectif n’est pas de remplacer les transports publics, mais d’offrir un complément à ceux-ci, avec pour objectif de réduire au maximum le nombre de véhicules ne comptant qu’un seul passager sur les routes.

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Préparer l’avenir de la mobilité

À plus long terme, l’objectif d’Uber est encore plus ambitieux : l’entreprise pourrait bien devenir la plate-forme privilégiée d’accès à un écosystème de véhicules autonomes, électriques et partagés. Différentes initiatives, comme le programme Drive Sweden, qui vise à développer un dispositif de ce type en Suède, ou City Car, du MIT Media Lab, défendent en effet cette vision pour l’avenir. Une ville troquant l’intégralité de son parc de véhicules individuels contre des taxis de ce type cumulerait en effet de nombreux avantages : réduction du nombre de véhicules sur les routes, des embouteillages et de la pollution (sonore et atmosphérique), moins de places de parking nécessaires, et donc davantage d’espace pour d’autres infrastructures, risques d’accident réduits…

Uber investit beaucoup dans la recherche sur les véhicules autonomes, et teste actuellement plusieurs voitures de ce genre dans la ville de Pittsburgh. Lorsque la technologie sera prête et qu’une législation adaptée sera mise en place, Uber, avec sa plateforme déjà adoptée dans le monde entier, disposera d’un gros avantage concurrentiel. L’entreprise pourra imposer son application comme le moyen privilégié d’accès à ces taxis futuristes. C’est pourquoi l’entreprise a tout intérêt à collaborer dès maintenant avec les pouvoirs publics, afin de gagner leur confiance d’une part, et de préparer l’avènement du véhicule de demain d’autre part.

 
Rédigé par Guillaume Renouard