Récemment, Alphabet et Apple ont tous deux conclu des partenariats avec des entreprises de location de véhicules, dans le cadre de leurs programmes de voitures autonomes respectifs. Waymo, la division d’Alphabet consacrée aux véhicules sans chauffeur, s’est associée avec Avis, leader de la location dans un cadre professionnel sur le marché américain. Selon les termes de l’accord, Avis sera chargée de gérer la flotte de véhicules autonomes déployée par Waymo dans la ville de Phoenix, en Arizona. L’entreprise y a mis en place un projet pilote en avril dernier, proposant à des volontaires d’embarquer gratuitement à bord de ses véhicules pour rejoindre la destination de leur choix. En échange, ils sont invités à faire part de leurs impressions à l’entreprise.

Le partenariat waymo - chrysler

Les véhicules déployés par Waymo sont eux aussi le fruit d’un partenariat, noué en mai dernier avec le constructeur automobile américain Chrysler. Il s’agit de minivans Pacifica, dont Waymo conserve l’entière propriété. Avis sera quant à elle chargée de les stocker et de les entretenir, utilisant pour cela ses propres infrastructures déjà en place. Non exclusif, l’accord est valable pour plusieurs années, et n’implique pas de termes financiers. Apple, de son côté, a noué un partenariat avec Hertz, seconde entreprise de location américaine en matière de chiffre d’affaire, de véhicules et de sites de location. L’accord va permettre à Apple de louer des Lexus RX450h afin de tester son logiciel de conduite autonome. Une demi-douzaine de véhicules circulent déjà en utilisant ce logiciel dans la région de San Francisco.

L'alliance du logiciel et du materiel 

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Le fait que deux entreprises à la pointe des nouvelles technologies s’associent avec des représentants d’un secteur ayant connu peu de transformations récentes peut surprendre. L’explication tient au fait qu’Alphabet et Apple sont tous deux bien plus intéressés par le développement de la technologie, du logiciel que par la gestion au quotidien d’une flotte de véhicules autonomes, domaine dans lequel les deux entreprises n’ont strictement aucune expertise. « Maintenant que nos véhicules autonomes, dont le nombre est en augmentation, sont mis à la disposition du public, nous avons besoin de les entretenir et de les nettoyer afin qu’ils soient utilisables à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. » a ainsi affirmé John Krafcik, CEO de Waymo, dans un communiqué de presse. « Avec des milliers de sites de location à travers le monde, Avis Budget Group peut nous aider à rendre cette technologie accessible à plus de monde, dans plus d’endroits. » Apple, qui comptait à l’origine construire son propre véhicule, a finalement décidé de focaliser ses efforts sur le logiciel d’intelligence artificielle, comme le confiait le CEO, Tim Cook, dans une interview accordée au média américain Bloomberg en juin dernier. « Nous nous concentrons sur les systèmes autonomes. Ils constituent le cœur de tous nos programmes d’intelligence artificielle. Il s’agit sans doute de l’une des choses les plus difficiles à faire. »

En plus de leur expertise dans la gestion d’une large flotte de véhicules, les entreprises de location mettent également dans la balance leur clientèle, leurs actifs financiers et leurs infrastructures, susceptibles de donner aux géants des nouvelles technologies les moyens de leurs ambitions. Avis compte ainsi pas moins de 11 000 sites de location dans le monde entier, sur lesquels Waymo peut désormais compter pour entretenir ses véhicules dans le cadre de ses projets d’expansion futurs. Ne pas avoir à construire elle-même ces infrastructures, ni à recruter le personnel pour y travailler, constitue un sacré coup de pouce, sur ce marché ultra concurrentiel. John Krafcik estime que ses véhicules autonomes et partagés rouleront en moyenne six fois plus que les voitures individuelles : l’entretien est donc le nerf de la guerre. Autre donnée importante : en 2013, Avis a racheté Zipcar, une start-up spécialisée elle aussi dans la location, mais sur un modèle plus souple, innovant, qui remporte un grand succès auprès du jeune public. Entre le million d’utilisateurs de Zipcar, dont bon nombre de jeunes technophiles, et les clients au profil plus traditionnel d’Avis, Waymo dispose d’une porte d’entrée vers un large public. Enfin, Avis et Hertz ne louent pas seulement aux particuliers : elles louent également des flottes de véhicules à des entreprises. Elles ont ainsi le pouvoir de convertir l'intégralité du parc utilisé par un professionnel à la conduite autonome, ce qui constitue un argument de poids pour les acteurs qui s’efforcent de promouvoir cette technologie. 

En somme, si les entreprises de location manquent des capacités d'innovation qui caractérisent leurs homologues de la Silicon Valley, elles ont en revanche tous les moyens matériels de déployer la technologie à grande échelle. 

Avis, Hertz et consorts ont de leur côté tout à gagner à la mise en place de partenariats de ce genre. En effet, l’arrivée de nouveaux acteurs innovants sur le marché, comme Zipcar et Getaround, combinée à l’essor des entreprises de mobilité à la demande comme Lyft et Uber, les ont sérieusement malmenées : au cours de l’année passée, l’action de Hertz a ainsi perdu 75% de sa valeur. Les entreprises de location traditionnelles ont désormais l’occasion de revenir dans la course et de se faire une place sur ce nouveau secteur, qui promet de transformer durablement le marché automobile.

Vers des taxis autonomes, électriques et partagés ?

L’ensemble du paysage automobile est d’ailleurs en pleine recomposition. Aucun acteur ne possédant pour l’heure toutes les cartes lui permettant de s’imposer face aux autres, nous assistons à un jeu d’alliances, où certains apportent leur maîtrise du logiciel, d’autres leur savoir-faire de constructeurs, d’autres encore leur capacité à gérer de larges flottes. Waymo s’est ainsi également associé avec Honda et Lyft. Ce dernier a pour sa part conclu un marché avec General Motors, qui possède ses propres départements consacrés au véhicule autonome et à l’autopartage, ainsi qu’avec Nutonomy, start-up spécialisée dans la conception de logiciels pour voitures sans chauffeurs. La jeune pousse Getaround, qui propose un modèle de location de particulier à particulier, travaille quant à elle avec Toyota, qui s’est elle aussi dotée de son propre département consacré aux voitures autonomes. Au milieu de ce jeu d’alliances, on voit émerger plusieurs modèles possibles. 

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Une première option consisterait à convertir à la conduite autonome l’intégralité du parc de véhicules des entreprises de location, qui continueraient peu ou prou à fonctionner comme avant, avec davantage de souplesse, l’utilisation d’applications pour commander un véhicule, etc. Ce modèle, assez simple à mettre en œuvre, n’est cependant pas le plus intéressant, dans la mesure où il ne permet pas une optimisation des actifs. Si chacun loue son véhicule autonome individuel pour son propre usage, les gains en matière de réduction du trafic, de baisse de la pollution et d’espaces urbains disponibles seront réduits. Pour que l’efficacité soit maximale, il ne faut plus qu’un individu occupe à lui tout seul un véhicule capable d’accueillir quatre ou cinq personnes, ni que des voitures soient immobilisés en bas des immeubles pour attendre leurs propriétaires. Une seconde option, plus complexe, mais bien plus efficace, consiste à transformer l’intégralité des véhicules opérant en milieu urbain en un écosystème de taxis électriques, autonomes et partagés, que chacun pourrait commander à l’aide d’une application, qui circuleraient de manière permanente, seraient gérés et entretenus par les entreprises de location. Nous avons de longue date vanté les mérites d’un tel écosystème, qui permettrait de tirer toute la substantifique moelle de la technologie de conduite autonome. En plus des acteurs privés, les pouvoirs publics doivent cependant eux aussi s’impliquer pour rendre cet avenir possible. Les villes de New York et Los Angeles ont récemment annoncé travailler pour se doter d’un écosystème de ce genre, faisant un pas dans la bonne direction.

Rédigé par Guillaume Renouard